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Jeudi 7 décembre 2006

Je dois avouer qu'au démarrage de Sopi, j'étais plus qu'hostile à l'idée d'introduire des dimensions religieuses dans nos enquêtes consommateurs. Athée, anticlérical, je me sens mal à l'aise avec les religions. De plus, la marchandisation des valeurs spirituelles reste tout de même un peu suspecte. Au demeurant, il nous est vite apparu que la culture musulmane exerçait une influence considérable dans les représentations de bon nombre de nos compatriotes quand elle n'avait pas un impact direct sur leur consommation, notamment dans le cas de l'alimentation halal.
Il nous a donc fallu comprendre un paysage riche, divers et complexe ; beaucoup plus que la vision ultra réductrice et la plupart du temps infamante véhiculée par les médias. Lors de nos divers entretiens, nous avons rencontré Mohammed Colin, co-fondateur du site internet d'information sur l'islam, saphirnews. Séduit par son ouverture intellectuelle et sa rigueur méthodologique, j'ai souhaité l'interroger sur les questions polémiques qui traversent la société française à propos de l'Islam. Rencontre avec un musulman comme on ne nous en montre pas à la télévision :

Q : Peux tu te présenter et nous parler de ton itinéraire ?


J’ai 28 ans. Mon enfance je l’ai passée à Dreux, dans un quartier populaire. Mon père est français catholique et ma mère est française d'origine algérienne. Vers l'âge de 12 ans, j'ai  entamé  une démarche spirituelle qui m'a conduit à m'engager au sein de la mosquée. C'est dans ce cadre qu’une section du mouvement des Jeunes Musulmans de France a vu le jour.

J’ai une formation initiale en infocom ( sciences de l’information et de la communication) qui m’a conduit à travailler en tant que, chargé de communication à France Telecom.  Je suis retourné sur les banc de la fac pour mener une formation de 3 ans en connaissance des banlieues et développement urbain qui a débouché sur un master de recherche sur les villes européennes et les nouvelles gouvernances à l’Institut d’Etudes Européennes.

Q : Es-ce l'influence familiale qui t'a conduit vers l'Islam ?

Au contraire, ma mère était très réticente quant à cet engagement que mon père acceptait mieux. C'est plutôt parmi mes camarades de classe que mes interrogations ont grandi. Vers l'âge de 10 ans, un "grand" du quartier m'a qualifié de "beur", je ne m'étais jamais pensé en ces termes. La forte présence maghrébine dans le quartier où je vivais m'a conduit à découvrir la religion musulmane.

Q : Justement qu'en est-il de ton sentiment identitaire ?

Je ne me suis jamais vu autrement que comme un français. La société française est devenue multiculturelle mais a encore du mal à accepter cette réalité. Le problème vis à vis de l'Islam n'est pas récent et trouve ses racines dans l'attitude des français vis à vis des musulmans en Algérie depuis le décret Crémieux au XIXème siècle. Il y a forcément un travail sur les mémoires à mener mais surtout pas de manière à nourrir le ressentiment mais de sorte à construire un avenir commun pouvant être radieux à condition qu’on apaise les mémoires.

Hormis le fait que je sois français de confession musulmane. Mon identité comme beaucoup de gens à de nombreuses facettes. Aujourd’hui, j’ai quelques inquiétudes. Il est certain que depuis le 11 septembre 2001, une islamophobie débridée a vu le jour mais il faut également voir que celui-ci a en grande partie succédée au racisme anti-arabe.

 

Q : Il n'en demeure pas moins que certains aspects de cette religion sont difficiles à accepter ici, notamment quant à la place de la femme dans la société ?

 

Une grande confusion demeure entre les pratiques patriarcales liées notamment à la culture maghrébine et l'Islam lui-même. En France, l'Islam traditionnel, encouragé et légitimé par l'Etat, est en grande partie un Islam Algérien et maintenant marocain. Les musulmans nés en France ont peu accès aux médias et aux interlocuteurs politiques. Ils sont pourtant porteurs d'une vision différente de la société.

Q : Ceux qui militent pour cet Islam français ou européen sont considérés par la majorité comme infréquentables. Que penses-tu par exemple des positions prises par Tariq Ramadan sur la lapidation des femmes ?

Tariq Ramadan n'est pas vraiment représentatif des musulmans de France pas plus que qui que ce soit aujourd'hui tant cette communauté est diverse mais il assume sa part européenne qu’il tente de concilier avec sa confession. Il touche principalement les non migrants des classes moyennes. Sur la lapidation : l’idée de moratoire a été bien perçue chez les musulmans en général. Le but poursuivi est de faire évoluer les choses sans rupture, ce qui est difficile à comprendre en France. Il faut partir des mentalités existantes pour instaurer le dialogue et être plus efficace. Il existe 2 niveaux de dialogues : celui, interne, portant sur les questions théologiques et celui qui traverse l’intérieur des sociétés. Aujourd'hui en France on continue de préférer les principes à l'efficacité.

Q : Il n'en demeure pas moins que certains principes sont extrêmement choquants et qu'on aimerait parfois entendre les musulmans s'en distancier ?

Les musulmans sont écorchés vifs à cause des attaques incessantes dont ils font l'objet. D’un côté, on les accuse de communautarisme et de l’autre on leur réclame de répondre de tout ce qui est accompli de néfaste par n'importe quel musulman dans le monde. Du coup, un certain enfermement peut effectivement voir le jour, surtout dans les catégories populaires. Pour elles, la religion offre un espace de partage et de convivialité qu'elles ne trouvent plus dans le reste de la population. D'où aussi, l'augmentation du nombre de conversions.

Q : Justement, qu'en est-il des mouvements de contestation de la shoah en cours d'histoire ou du darwinisme en biologie. Sont-ils répandus ?

C’est très minime. Mais au regard de la douleur que représente la shoah ce n’est pas pour autant insignifiant. Les manifestations de contestation de la shoah, du darwinisme émanent d’une minorité non éduquée. Elle est davantage motivée par une contestation de l’ordre scolaire que par la tentation du négationnisme.. En ce qui concerne le darwinisme, même si des intellectuels tels que Mohammed Arkoun et Rachid Benzine apportent une nouvelle lecture du coran qui privilégient l’usage d’outils propres aux sciences humaines, il est clair que la lecture de l’islam est très majoritairement créationniste. Pour autant, ces phénomènes demeurent très minoritaires même s'il est impossible de les quantifier.

Q : Est-il possible de connaître la diversité de l'Islam en France, se radicalise-t-il ?

Bien que la mosquée dans un quartier réunisse toutes les classes sociales, il reste difficile d’opérer une cartographie de l’islam de France, les éléments sont très mouvants. Le soufisme est plutôt l'apanage des élites. Quant au  salafisme, il est en train de supplanter le Tabligh dans certains quartiers. Le prestige de ceux qui sont partis étudier dans le monde arabe est énorme. Je comprends les inquiétudes vis-à-vis du salafisme qui offre une lecture littéraliste mais sous sa forme shaykhiste ça n’aboutit pas au terrorisme. Ce qui sont allés combattre en Irak ont suivi des itinéraires très particuliers. Le problème est que cette stigmatisation renforce le phénomène. La radicalisation obéit aux même mécanismes que celui des sectes.  Ça aboutit par exemple aux refus d’envoyer leurs enfants dans les écoles primaires. Quantitativement, quand le phénomène existe dans un quartier c’est rarement plus de 3 familles par quartier. Cette façon de voir est combattue par les vieux et par les femmes musulmanes elles-mêmes. Certaines femmes, par exemple, portent le voile mais luttent contre ces tendances.

Q : Parlons du voile, qu'est-ce qui explique son développement alors qu'il était rare jusqu'au début des années 90?

Il est indiscutable que le retour à la pratique religieuse est massif. Le voile comme protection est un mythe, les filles ont plutôt des problèmes avec leur famille quand elles veulent le porter. En fait, la plupart des ouvrages qui étaient disponibles sur la pratique de l’islam recommandaient le voile. Cette lecture est aujourd'hui dominante. La pratique religieuse est issue d’une recherche identitaire et l’accès aux ressources religieuses s’est fait à partir d’une influence wahhabite.

On essaie de comprendre les phénomènes alors qu’ils sont en cours, on manque de recul pour poser des analyses rigoureuses. Il faut donc être très prudent et ne pas tirer de conclusions à la hâte. De peur d’enfermer les gens dans des catégories qui ne correspondent pas au réel.

Q : Peut-on conserver les valeurs de la République dans ce contexte ?

Le sens du contrat social qui unie les citoyens est certainement à renouveler. Bien sûr, on doit plus que jamais continuer à se battre pour les deux premiers principes du triptyque républicain à savoir :  liberté et égalité. Mais nous devons également accorder de la place à la fraternité. Elle est réclamée de toute part. Anthropologue de formation, je suis naturellement très attentif aux paroles échangées par les jeunes dans les bus, le RER, au Kebab du quartier. Et je suis sans cesse stupéfait par le nombre de fois que revient l’expression : « mon frère ». Le plus étonnant c’est qu’elle est aussi bien employée par les garçons que par les filles. A noter aussi que la  confession n’entre pas en jeu. (Même si c’est aussi l’expression favorite des jeunes musulmans en France.) Il faut être attentif aux nouveaux mots qui entrent en circulation. Ils peuvent en effet porter des ruptures et des prescriptions sur le réel. Il reste cependant à les traduirent politiquement, mais l’espace politique manque. En tous les cas, les hommes qui animent les institutions républicaines se doivent de redonner du sens à la fraternité. Les religions y compris l’islam mais aussi tous les autres groupes humanistes peuvent y apporter leur concours.

Le repli communautaire existe comme partout ailleurs, y compris chez les élites mais son évolution dépendra de l’attitude des pouvoirs publics. Si le radicalisme se développe c’est parce qu’on veut maintenir les religions en marge de la société. Ce qui est ressentie par bon nombre de musulmans comme de la mauvaise foi, car la société est perçue par ses symboles et ses temps (saints du calendrier, congés scolaire de Pâques, Noël etc.) comme judéo-chrétienne avant d’être laïque.

Il faut redonner de la complexité aux choses et porter attention aux représentations.

Par exemple, quand une société est violente, on l’essentialise par le fait musulman. Il est certes plus facile de mobiliser au nom du fait religieux mais la religion ne suffit pas à expliquer les tensions régnant dans le monde. On instrumentalise en permanence le religieux.

Q : Parallèlement il semble se développer un business de l'Islam ?

Les mouvements du type « frères musulmans » (international et centralisateur) ont dominé le XXème siècle puis se sont effondrés. Aujourd’hui les seuls mouvements présents agissent à partir d’objectifs nationalistes et sont circonscrits à des lieux géopolitiquement très complexes (Proche-orient). Cette situation aidée de la mondialisation a laissé les acteurs à leur propre destin. Un grand nombre d’entre eux se sont donc lancés dans le business. Le halal ou la finance islamique sont les manifestations d’un monde qui semble donner une place à chacun.

Q : Quel objectif as tu poursuivi en créant saphirnews ?

Saphirnet puis saphirnews ont pour objectif de créer un média qui rompe avec les stéréotypes régnant sur les musulmans de France. Le challenge est de parler à la fois à plusieurs sensibilités musulmanes et  ne pas s’enfermer dans le communautaire pour être audible auprès des gens à références diverses. SaphirNews.com souhaite donc témoigner  du pluralisme qu’il y a chez les musulmans et par-là enrichir l’offre éditoriale et le débat public en France.



Par Jean-Christophe Despres - Publié dans : sopi
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